Christelle Bakima Poundza: «Une femme noire peut incarner l'universel aussi»
Publié le :
Plus de 3,7 milliards de vues sur YouTube, des centaines de millions de streams, un passage ultra-remarqué en ouverture des JO de Paris 2024 : rarement une artiste française aura eu l'envergure, ces dernières décennies, d'Aya Nakamura. Pourtant, la chanteuse reste la cible d'attaques récurrentes, souvent teintées de racisme. Que dit le phénomène Aya Nakamura, et sa réception par le public, de la France d'aujourd'hui ? C'est la question à laquelle tente de répondre l'autrice et enseignante Christelle Bakima Poundza, dans son ouvrage Aya pour l'exemple : portrait d'une France aux rêves illimités, publié ce 16 octobre aux éditions du Seuil.
RFI : Vous venez de publier Aya pour l'exemple, portrait d'une France aux rêves illimités. Vous ne faites ni une biographie d'Aya Nakamura, ni son portrait, mais bien une illustration, à travers elle, d'un certain nombre de phénomènes qui traversent la société française aujourd'hui. Que nous dit le cas Aya Nakamura de la France de 2026 ?
Christelle Bakima Poundza : Ce qu'Aya Nakamura nous dit aujourd'hui, en tant que cas, c'est que la France de 2026, la France même dans laquelle elle a grandi en arrivant en France en 1995, a totalement changé. De manière démographique d'abord : aujourd'hui, un Français sur quatre, par exemple, a un grand-parent issu de l'immigration. Au-delà de la démographie, Aya Nakamura raconte aussi dans quelle mesure les réseaux sociaux sont aussi venus complètement rebattre les cartes de qui a voix au chapitre, et comment on peut être en lien avec son public. Ce sont des changements à la fois démographiques, culturels et technologiques, et j'estime qu'Aya Nakamura permet de raconter cette histoire sociale, politique et culturelle du pays.
Parmi les petits basculements que vous décrivez au cours des 30 dernières années qui ont permis à une figure comme elle d'émerger, il y a le fait qu'aujourd'hui, il n'est plus nécessaire de passer par les circuits médiatiques, dits traditionnels : par où passent désormais les constructions de parcours comme celui d'Aya Nakamura ?
Aujourd'hui, tout jeune artiste, que ce soit dans la musique ou dans d'autres médiums d'ailleurs, qui a envie de se faire entendre, son premier réflexe, c'est d'aller sur Instagram, sur TikTok – ou, à l'époque d'Aya Nakamura lorsqu'elle démarre en 2014, Facebook. C'est évidemment un changement générationnel : les générations précédentes voulaient se faire entendre de la même manière, mais n'avaient pas ces outils. Pour être accessibles et visibles au plus grand nombre, elles devaient donc passer par les circuits traditionnels : les majors, les grands médias. Or ces circuits pratiquent le gatekeeping : ce sont les personnes qui contrôlent ces institutions, qui décident de qui peut y rentrer, y rester et aller plus loin.
Dans le cas d'Aya Nakamura, sans passer par une major, elle a posté ses premières chansons sur sa page Facebook, et c'est à partir de là que le phénomène s'est amplifié. Je voulais aussi raconter cela dans ce livre : Aya Nakamura n'est pas arrivée jusqu'ici parce qu'elle est différente de toutes les autres. Évidemment, elle a ses caractéristiques propres, mais elle a aussi bénéficié d'un changement technologique et culturel. Avec les réseaux sociaux, on peut aussi voir les zones géographiques : où est-on suivi, quel âge a le public, etc. Et cela, c'est crucial. Car ces chiffres viennent de plateformes énormes comme Meta. Cela force les acteurs comme les majors à s'aligner.
La différence, j'imagine, c'est aussi que grâce à ces chiffres-là, les acteurs institutionnels sont obligés de se rendre compte que des artistes comme Aya Nakamura – ou d'autres – sont écoutés par toute la population et pas par certaines parties de la population que ces acteurs institutionnels auraient voulu marginales.
Souvent, ce qui a pu être dit des musiques dont est issue Aya Nakamura – et qui perdure aujourd'hui – c'est que cette musique n'est écoutée que par les gens qui ressemblent aux artistes qui les produisent. Dans le cas d'Aya Nakamura, le cliché serait de dire que son public est uniquement constitué de femmes noires qui ont grandi en quartier populaire. Or, l'exemple le plus parlant, c'est d'aller à un concert de la chanteuse et de voir que dans le public, il y a absolument toutes les tranches de la population française qui sont représentées, ainsi qu'un public international qui se déplace pour elle.
Ce que j'aime dire, c'est qu'en réalité, si le public d'Aya Nakamura n'était constitué que de femmes noires françaises, on ne serait pas beaucoup dans la salle. Effectivement, les femmes noires dans son public représentent une centralité, mais autour de ça peuvent graviter tout le monde et n'importe qui. Et c'est aussi ça, la force de ce qu'elle représente aujourd'hui : dire que, dans un corps de femme noire, peut s'incarner l'universel, sans empêcher les autres d'exister.
Effectivement, c'est quelque chose, une chose sur laquelle vous revenez largement dans le livre. Le fait qu'Aya Nakamura, c'est aussi une femme qui a choisi de vivre comme elle est, loin des codes que la société impose aux femmes noires. Musulmane et tatouée, mère et qui assume sa sexualité, elle ne répond pas aux codes esthétiques de la blanchité. En quoi est-ce crucial et peut-être même fondateur, ça ?
Je pense que ce qui est fondateur, c'est qu'elle fait quelque chose qui, dans la société, est très dur : continuer à s'affirmer entièrement dans ce qu'elle est. C'est ce qui la rend fédératrice. N'importe qui aujourd'hui se reconnaît dans ce message : on a tous des moments où on attend quelque chose de nous, qu'on agisse d'une certaine manière au travail, ou qu'on ait telle ou telle esthétique en tant que femme noire. Voir qu'une femme comme elle, qui résiste à toutes les attentes liées aux catégorisations sociales auxquelles elle appartient, est en fait très transgressif. C'est cela qui fait que beaucoup de personnes se retrouvent dans sa figure artistique, mais aussi qu'elle soit si controversée. Elle ne reste pas à la place ou aux places qu'on lui a assignées.
Pour revenir à la question de la représentation, une expression qui revient souvent dans votre livre, c'est celle d'avoir « dû se trouver sans se voir », « grandir sans se voir ». Le fait qu'il y ait désormais des artistes comme Aya Nakamura sur le devant de la scène, est-ce suffisant pour combler ce vide de représentation là ?
Évidemment, ce ne sera toujours pas suffisant parce qu'on porte avec nous une très lourde histoire. Et c'est aussi pour ça qu'Aya Nakamura, aujourd'hui, elle est si importante, mais aussi si portée par un certain nombre de personnes : elle est là aujourd'hui, mais combien de temps cela va-t-il durer ? Certes, il y a derrière elle tout un sillon d'une nouvelle génération d'artistes noirs, Theodora, Ronisia et d'autres, qui ont eu à travers Aya Nakamura une raison de rêver. Mais cela reste fragile. Et c'est aussi pour ça que j'ai écrit ce livre. Je pense qu'il faut aussi raconter et documenter ce qui se passe maintenant, aujourd'hui, et pas attendre que la carrière se finisse, que la personne décède et qu'on se dise : « ah, mais c'était génial quand elle était là. » Il faut aussi raconter ce que ça veut dire pour les gens aujourd'hui.
À lire aussiAya Nakamura mise sur la nouvelle génération féminine au Stade de France
Suivez toute l'actualité internationale en téléchargeant l'application RFI
Commentaires (0)
Laisser un commentaire
Aucun commentaire. Soyez le premier !