À quelques jours du second tour de l’élection présidentielle, ce dimanche 21 juin, la Colombie semble plus divisée que jamais. Selon les derniers sondages rapportés par le quotidien économique Portafolio, l’avocat d’extrême droite Abelardo de la Espriella est légèrement en position de favori face au candidat de gauche, Ivan Cepeda, sénateur et philosophe.

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C’est une ascension fulgurante pour cet homme quasiment inconnu du grand public il y a encore quelques mois. Ayant bâti sa fortune en défendant des narcotrafiquants et des paramilitaires accusés de massacres, cet avocat millionnaire est désormais en position de ravir le pouvoir à la gauche, qui gouvernait le pays pour la première fois de son histoire sous le mandat du président sortant, Gustavo Petro.

“Rétrograde et dangereux”

Un possible basculement qui suscite une vive inquiétude chez les intellectuels. “Si les derniers sondages se confirment, la Colombie semble prête à élire le programme gouvernemental le plus rétrograde et le plus dangereux de son histoire récente”, s’alarme ainsi Juan Gabriel Vásquez dans El País América.

Pour cet écrivain, de la Espriella incarne une “caricature du machisme latino-américain le plus grotesque” : un homme aux propos violents, adepte de l’intimidation envers les journalistes et qui a menacé “d’éventrer” ses adversaires. Des déclarations qui ne peuvent pas être prises à la légère dans un pays marqué par soixante ans de conflit armé. Lors d’une interview accordée à l’émission de radio Piso 8, il avait par ailleurs expliqué qu’il devait une grande partie de ses votes féminins à la taille de son sexe.

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Comment la Colombie en est-elle arrivée là ? Le pays sort d’une campagne délétère où “les arguments ont cédé la place à des appels à l’émotion”, rappelle le journal El Espectador.

Une stratégie populiste bien rodée

Surfant sur cette vague, de la Espriella a calqué sa stratégie sur celle de la droite radicale qui s’empare du continent. Selon le site La Silla Vacía, ses meetings géants aux allures de messes et son omniprésence sur les réseaux sociaux ont fait mouche auprès d’un électorat qui exige de la fermeté.

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La politique de “paix totale” menée par Petro avec les groupes armés qui subsistent à l’accord de paix signé en 2016 avec les Farc est jugée comme un échec par une partie de l’opinion, ces groupes s’étant renforcés jusqu’à atteindre 27 000 membres et ayant même assassiné Miguel Uribe Turbay, sénateur qui avait l’intention de se porter candidat à la présidence. Dès lors, seule une “guerre ouverte contre la délinquance” pourra restaurer l’ordre, souligne l’ex-sénatrice María Eugenia Correa dans El Nuevo Siglo.

Peu importent les contradictions d’un candidat qui affiche une conversion religieuse soudaine après des années d’athéisme militant, ou qui fustigeait la gauche tout en défendant l’homme de paille du dictateur vénézuélien Nicolás Maduro. Au premier tour, de la Espriella a récolté 43,9 % des voix, soit plus de 10 millions d’électeurs dans un pays de 53,9 millions d’habitants, contre 40,9 % pour Cepeda.

Le nouveau terrain de jeu de la droite radicale

Il faut dire que ce qui se joue lors de ce scrutin dépasse largement les frontières colombiennes. Le pays est devenu le dernier terrain d’affrontement d’une bataille idéologique régionale entre la gauche progressiste (représentée par le Mexique et le Brésil) et une droite ultraconservatrice sur le plan social et économiquement libérale, soutenue en sous-main par Donald Trump.

Surnommé “le tigre” − en écho au “lion” argentin Javier Milei −, de la Espriella souhaite calquer sa politique économique sur celle de ce président ultralibéral, et sa politique sécuritaire sur la militarisation ultra-répressive du Salvadorien Nayib Bukele. Signe de cette alliance qui se dessine en temps réel, une discussion – rapportée par l’écrivaine Yolanda Reyes dans les colonnes du journal El Tiempo – lors de laquelle le candidat s’affiche en direct avec Keiko Fujimori, figure de la droite péruvienne. Cette dernière s’y réjouit de voir “toute la région en train de virer”. On peut aussi citer à cet égard le Chili, où le président d’extrême droite José Antonio Kast a pris les rênes du pouvoir en mars.

Face à cette menace, même de farouches opposants du président Petro, tels que l’essayiste Mauricio Villegas, se rallient à la dernière minute à Cepeda. Sa tribune publiée dans les colonnes d’El Espectador avertit les Colombiens du risque que le candidat d’extrême droite, qui veut faire sortir la Colombie de l’ONU, méprise les libertés garanties par la Constitution. Pas sûr, cependant, que cela suffise à enrayer sa dynamique.