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Dans ce livre instructif et rafraîchissant, Aurélie Jean éveille notre attention et nous invite à nous interroger sur l’identité et les compétences réelles de ceux que l’on présente trop souvent comme des experts.
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Sur internet comme sur les plateaux de télévision, elle interroge les méthodes employées pour véhiculer quantité d’idées ou de prédictions dont les fondements ne sont ni avérés ni vérifiables.
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Autrement dit, dès lors qu’on pousse l’analyse : ce que l’on peut appeler des impostures.
Aurélie Jean, Imposture. Identifier les usurpateurs du débat public au temps des algorithmes, Éditions de l’Observatoire, avril 2026, 160 pages.
Ce que l’auteur de ce livre dénonce ici, se basant sur sa propre observation de spécialiste de modélisation algorithmique, est la propension des médias à inviter par exemple – comme elle le raconte dès les premières lignes – un ensemble d’intervenants présentés à tort comme des experts à l’occasion d’un débat télévisé sur l’intelligence artificielle. Stupeur lorsqu’elle constate qu’aucun des huit invités n’est réellement expert en ce domaine. Pire, certaines des visions défendues sont d’ordre fantasmagorique ou catastrophiste, déconnectées de toute réalité. Comment, dès lors, prétendre informer les spectateurs ? Ne s’agit-il pas plutôt là en partie de désinformation, voire de manipulation de l’opinion ? L’affaire n’est pas si anodine qu’il y paraît, surtout quand cela touche de nombreux domaines et sujets de fond…
Des conséquences néfastes
Car, en effet, si la prédominance des idées et de ce qui façonne l’information et l’opinion est accordée à ceux qui maîtrisent le mieux l’art de la parole et de la posture, alors on se trouve bien dans le registre de… l’imposture. Un état de fait qui, selon Aurélie Jean, tend à se généraliser dans les nombreux médias qui, pour reprendre le titre d’un ouvrage d’Ingrid Riocreux de 2016, pratiquent ce que l’on peut appeler la destruction du langage et la fabrication du consentement.
Or, les médias traditionnels ne sont pas seuls en cause. Il faut y ajouter l’univers des réseaux sociaux et l’influence forte qu’y jouent une multitude de présumés experts ou « stars » décomplexées de l’arène publique, qui n’hésitent pas à multiplier les affirmations avec un certain aplomb dans « des domaines où ils ne sont nullement experts : sciences, médecine, économie, énergie, écologie, géopolitique, éducation ».
D’où l’importance de réagir, selon l’auteur de ce livre. À juste raison.
« À l’ère des algorithmes et des réseaux sociaux prospèrent aussi les fausses informations, les deepfakes, les théories du complot et le populisme, dont la propagation exacerbée gangrène nos sociétés. En ces temps nouveaux, la vérité n’a jamais été aussi importante à rétablir. Les imposteurs de notre époque sont rois – peut-être plus qu’avant – grâce à ces nouveaux réseaux qu’ils manipulent, il faut l’admettre, avec brio. »
Elle souligne, en outre, le rôle que jouent les algorithmes de recommandation dans tout ce processus, favorisant grandement, comme on le sait, les contenus polémiques et transgressifs au détriment des contenus vrais et factuels. Ce qu’ont bien compris justement… les imposteurs.
Cela dit, ajoute-t-elle, les intentions de ceux qui diffusent ces contenus pas toujours très rigoureux sont variables, et il faut bien distinguer les manipulateurs de ceux qui sont eux-mêmes victimes de biais sans être mal intentionnés. Il peut s’agir, pour un certain nombre d’entre eux, plus de vanité et de recherche de gloire qu’autre chose, là où d’autres manipulent consciemment, jouant sur les peurs, les fantasmes ou le catastrophisme, donc sur la crédulité, à leurs propres fins.
Dès lors, il devient difficile pour tout un chacun de distinguer les gens crédibles et réellement compétents, aux analyses et contenus de grande qualité, dont l’apport est très utile à un large public pour se tenir informé, s’instruire, accéder à des éléments approfondis sur des débats intellectuels ou populaires, de ceux qui présentent des idées fausses, farfelues, voire frauduleuses.
Et c’est en cela que l’ouvrage d’Aurélie Jean est utile, puisqu’elle partage avec le lecteur ses propres outils ou techniques destinés à déceler les failles chez ceux qui s’expriment.
Apprendre à distinguer les sources
L’ouvrage aborde ainsi différents thèmes.
Pour commencer, nous apprenons à distinguer l’essai du livre incarné, du livre-enquête, ou celui d’opinion (voire militant ou de propagande), en examinant les différentes formes respectives qu’ils peuvent revêtir. Clarification importante et intéressante, qui dit beaucoup tant la connaissance des intentions de l’auteur est essentielle, permettant un accueil différent et en connaissance de cause.
Dans le cas de l’essai, il s’agit de convaincre par l’argumentation ; dans les autres, davantage de persuader par l’émotion, selon une distinction bien connue. L’auteur précise ici d’ailleurs qu’il s’agit de son premier livre d’opinion, même si cela ne l’empêche pas de faire preuve de rigueur et d’exigence dans le choix de ses propos ou formulations, tout en expliquant le cheminement de sa pensée, de manière à garder une attitude transparente vis-à-vis du lecteur.
Le danger étant le livre d’opinion annoncé comme relevant de l’essai. C’est là que se dissimulent le plus souvent les imposteurs…
De même, Aurélie Jean entend nous prémunir contre les deux écueils que sont la mésinformation et la désinformation, que là aussi elle distingue, exemples à l’appui. Dans les deux cas, les informations sont fausses, mais dans le second, il faut y ajouter un caractère intentionnel, le but étant de manipuler.
Si beaucoup de choses fausses sont dites sur l’intelligence artificielle et les algorithmes, relève-t-elle, il n’en reste pas moins vrai que la multiplication des échanges conflictuels sur les réseaux sociaux a « endommagé la réflexion de certains de nos intellectuels », qui sont tombés dans le piège de l’opinion permanente et de la diffusion algorithmisée de l’information.
L’imposture des experts
Rien de mieux que de s’auto-proclamer expert pour pouvoir manipuler un public ou diffuser une propagande. Et rien de plus efficace que de plaider le consensus, voire la quasi-unanimité, pour prétendre détenir des vérités. Or, comme chacun sait ou devrait le savoir, les sciences se sont construites depuis toujours par la méthode du doute, des hypothèses temporaires, de l’expérimentation, ce que Thomas Kuhn a mis en valeur à travers la notion de paradigme dominant. C’est ce que, dans un ouvrage rigoureux, Jean Fourastié appelle Les conditions de l’esprit scientifique.
Or, nous montre Aurélie Jean, la méthode scientifique – initiée par Aristote, puis formalisée de manière différente par Bacon puis Descartes, avant d’être perfectionnée par de nombreux autres – est aujourd’hui mise à mal par des imposteurs qui fabriquent du consensus polémique en pratiquant le buzz, jusqu’à verser dans la prédiction, voire la dystopie, moyens de parvenir à leur fin en donnant l’impression d’avoir raison, même si leurs affirmations (souvent de type catastrophiste) sont fantaisistes et sans fondements scientifiques véritables.
On sait le rôle que jouent ensuite les biais multiples que nous avons déjà évoqués, alimentés là encore par les algorithmes de recommandation, par exemple dans notre recension sur l’ouvrage de Paul Brémont, L’attaque qui a enflammé les réseaux.
Mais le problème ne vient pas que des experts supposés. Il réside aussi dans la confusion trop répandue entre faits et opinions, qui a bonne presse à notre époque avec la diffusion rapide d’affirmations de toutes sortes par l’intermédiaire de canaux multiples. On trouvera ainsi une diffusion accrue d’aberrations telles que l’affirmation selon laquelle la Terre est plate (l’auteur rappelle que si, selon un sondage IFOP de 2019, 9 % des Français croyaient que la Terre est plate, ce pourcentage est passé à 16 % en seulement trois ans, tandis qu’il passait à 26 % chez les jeunes utilisateurs de réseaux tels que TikTok !). Comment, dans ces conditions, ne pas y voir un danger pour la santé démocratique de nos institutions, demande-t-elle, à commencer par le travail mené par l’Éducation nationale ?
La remise en cause des sciences
Les croyances regagnent ainsi du terrain, au détriment de la rationalité, à l’image de celle qu’analysait Karl Popper à travers son rationalisme critique.
Une argumentation fondée sur une démonstration ne suffit pas à faire une vérité si elle ne s’appuie pas sur des faits vérifiables. Or, on vit une époque de relativisme croissant, de débats où tout se vaut, où les faits non vérifiés ou décontextualisés se substituent à la vérité, s’appuyant en outre souvent sur les émotions et allant jusqu’à contester les sciences. Pour leur préférer des opinions. Il devient, dans ces conditions, difficile de distinguer le vrai du faux.
« Au temps des clashs, des polémiques et des combats de voix, les faux experts s’appliquent à la tâche pour marquer leur territoire en restant confortablement éloignés des faits, d’une analyse précise et de connaissances qu’ils ne possèdent pas. Contre toute attente, ne pas avoir d’opinion serait suspect, le signe qu’on ne maîtrise pas le sujet (…) Tout porte à croire que les réseaux sociaux ont instauré un dangereux quiproquo : réagir y est assimilé à penser, et commenter à argumenter. Ce mécanisme rassurerait l’individu en lui donnant le sentiment de participer au débat, alors qu’il ne fait que céder à une réponse instinctive parfois épidermique, dénuée de tout recul critique. »
Le problème est que la polarisation des débats sur les réseaux sociaux et la violence de moins en moins retenue qu’on y observe se répercutent ensuite sur le monde physique, à commencer par les médias traditionnels et les débats sur les plateaux de télévision. En particulier, ne pas avoir d’opinion est de plus en plus ressenti comme révélant une faiblesse intellectuelle.
Et que dire de toute cette tendance aux prédictions, voire aux prophéties, que ce soit dans le domaine de l’IA comme Aurélie Jean l’évoque dans son livre, ou dans d’autres domaines (on connaît bien par exemple les prédictions du Club de Rome en 1972 selon lesquelles les réserves de pétrole, gaz ou même d’autres matières premières seraient épuisées au début des années 2000, alors qu’au contraire leur extraction s’est avérée plus forte que jamais auparavant et les gisements considérablement plus importants qu’estimés). De fait, plus le message est simple et répété grâce à sa diffusion, plus cela fonctionne.
Or, la plupart du temps, les auteurs de ces prédictions qui ne se vérifient pas ne sont nullement inquiétés, alors même qu’au moment de la prédiction ils attirent grandement l’attention, suscitent l’intérêt, voire l’adhésion démesurée.
Le caractère souvent provocateur, pour ne pas dire manipulateur, de leurs prédictions, généralement pessimistes ou catastrophistes, leur assure un certain succès et une belle notoriété, au détriment malheureusement de la recherche de la vérité, qu’elles contribuent hautement à perturber.
En effet, le biais de négativité – c’est bien connu – entraîne l’attrait massif pour ce type d’affirmations alarmantes. Et plus on est dans le sensationnel, plus cela est efficace. C’est tout simplement humain. Or, on sait aussi que plus l’horizon de temps est éloigné, moins les prédictions sont fiables : c’est comme en météorologie, en économie ou dans les illusions de la planification. Mais c’est tout bénéfice, si l’on peut dire, pour leurs auteurs, qui risquent d’autant moins d’être rattrapés par leurs assertions que cet horizon est justement lointain.
« On peut aussi admettre que nous, possibles croyants, ne prêtons pas assez attention aux discours du vrai expert, qui demandent en général plus d’efforts de concentration et de raisonnement de notre part – efforts que nous serions peut-être moins enclins à fournir à une époque où notre attention devient une monnaie d’échange sur les réseaux sociaux qui orientent nos comportements. Les vrais experts se voient alors subir en masse le syndrome de Cassandre : plus personne ne croit leurs prédictions, pourtant bien plus pertinentes. »
Le règne de l’émotion
Gustave Le Bon est l’un des premiers à avoir étudié la Psychologie des foules. C’est par le règne des passions, des croyances, des manipulations, de la puissance de l’irrationnel, que se créent les processus qui mènent au conformisme – comme nous l’avons déjà évoqué ici même – mais aussi aux pires excès, voire à des formes de violence.
Sans aller jusque-là, Aurélie Jean évoque ce règne des émotions qui est valable chez nous tous, mais encore plus chez les foules, par effet de propagation.
À lire aussi : Au-delà de la catastrophe, d’Alexis Rostand
« Les foules s’emballent et se font séduire par l’excès de zèle souvent présent chez les imposteurs, qu’elles associent maladroitement à du charisme et à une posture légitime de sachant (peut-être à l’instar de l’image autoritaire d’un professeur de l’ancien temps ?). La peur déclenchée par des prédictions dystopiques, des analyses catastrophistes et des théories alarmistes envisageant toujours le pire des scénarios, fait partie des émotions que les imposteurs instrumentalisent chez chacun d’entre nous. Dans tous les cas, nos émotions deviennent le moteur d’une manipulation pour les maquilleurs du débat, qui les malmènent dans l’objectif de réduire notre esprit critique. »
À travers cet ouvrage, Aurélie Jean espère non pas, bien évidemment, vaincre l’imposture. Celle-ci a toujours existé et existera toujours. Mais elle entend nous donner des outils pour la repérer et éveiller notre attention, de manière à éviter le plus possible de tomber dans les pièges de notre époque.
Les algorithmes, montre-t-elle, recèlent un potentiel très intéressant si l’usage qui en est fait va dans le sens du progrès des savoirs, de la connaissance, de l’innovation et des technologies au service des humains et de leurs conditions de vie. Mais il faut savoir en détecter le versant plus négatif, qu’il s’agit de débusquer de manière à éviter les écueils que comporte toute création, en s’en emparant avec précaution pour en faire un usage réfléchi et sans tomber dans les pièges des impostures. Un sujet dont nous n’avons bien sûr pas fini d’entendre parler.
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