-
Plusieurs concepts fondamentaux du libéralisme économique, de la théorie monétaire moderne ou de l’analyse subjective de la valeur ont été formulés en Espagne bien avant l’émergence des grandes écoles britanniques ou autrichiennes — depuis l’Université de Salamanque au XVIe siècle jusqu’aux centres de recherche contemporains de Barcelone et de Madrid.
-
L’École de Salamanque formule dès 1556 la première version cohérente de la théorie quantitative de la monnaie, et introduit une conception subjective de la valeur en avance de plusieurs siècles sur l’École autrichienne — une tradition intellectuelle longtemps éclipsée par les récits dominants de l’histoire économique européenne.
-
De l’autarcie franquiste au miracle économique des années 1960, en passant par la peseta de 1868 et les réformes des Lumières, l’histoire de la pensée économique espagnole révèle une continuité remarquable : une réflexion constamment nourrie par les crises monétaires, les déséquilibres impériaux et les tensions entre ouverture internationale et protection nationale.
Quand on évoque l’histoire de la pensée économique, les noms d’Adam Smith, David Ricardo, John Maynard Keynes ou Friedrich Hayek viennent spontanément à l’esprit. Pourtant, plusieurs concepts fondamentaux du libéralisme économique, de la théorie monétaire moderne ou de l’analyse subjective de la valeur ont été formulés en Espagne bien avant l’émergence des grandes écoles britanniques ou autrichiennes. Depuis l’Université de Salamanque au XVIe siècle jusqu’aux centres de recherche contemporains de Barcelone et de Madrid, l’Espagne a constitué un véritable laboratoire intellectuel où se sont affrontées des visions rivales du marché, de l’État et de la monnaie. Longtemps éclipsée par les récits dominants de l’histoire économique européenne, cette tradition espagnole révèle pourtant une continuité remarquable : celle d’une réflexion constamment nourrie par les crises monétaires, les déséquilibres impériaux et les tensions entre ouverture internationale et protection nationale.
L’École de Salamanque ou la naissance d’une économie moderne avant Adam Smith
L’origine de cette tradition remonte à l’Université de Salamanque, fondée au XIIIe siècle puis transformée au XVIe siècle en principal foyer intellectuel de la Seconde Scolastique espagnole. Dans le contexte de l’expansion impériale de Charles Quint (roi d’Espagne de 1516 à 1556) et de l’afflux massif d’or et d’argent venus des Amériques, des théologiens dominicains et jésuites sont amenés à réfléchir à des questions très concrètes : le commerce international est-il moral ? Les prêts avec intérêts sont-ils légitimes ? Comment déterminer un « juste prix » ?
Sous l’impulsion de penseurs comme Francisco de Vitoria (1483-1546), Domingo de Soto (1494-1560), Martín de Azpilcueta (1491-1586) ou encore Diego de Covarrubias (1512-1577), ce courant de pensée rompt avec la tradition médiévale héritée de Jean Duns Scot (1266-1308). Jusqu’alors, le juste prix était censé découler des coûts de production et du travail incorporé dans un bien. Les scolastiques espagnols affirment au contraire que la valeur dépend désormais de « l’estimation commune » des individus, autrement dit de l’offre et de la demande sur le marché. Cette révolution intellectuelle introduit une conception subjective de ladite valeur, soit une idée en avance de plusieurs siècles les analyses de l’École autrichienne.
En 1556, Martín de Azpilcueta formule la première version cohérente de la théorie quantitative de la monnaie : l’inflation n’est pas un accident moral mais une conséquence mécanique de l’augmentation de la masse monétaire. L’Espagne devient ainsi le premier pays à expérimenter à grande échelle ce que les économistes modernes appellent l’« illusion monétaire ».
L’autre avancée majeure de l’École de Salamanque est monétaire. De fait, en 1556, Martín de Azpilcueta formule la première version cohérente de la théorie quantitative de la monnaie. Confronté à la flambée des prix provoquée par l’arrivée des métaux précieux américains, il comprend que l’abondance monétaire réduit le pouvoir d’achat de la monnaie. En d’autres termes, l’inflation n’est pas un accident moral mais une conséquence mécanique de l’augmentation de la masse monétaire. L’Espagne devient ainsi le premier pays à expérimenter à grande échelle ce que les économistes modernes appellent plus tard l’« illusion monétaire ».
Commentaires (0)
Laisser un commentaire
Aucun commentaire. Soyez le premier !