Le scandale date de 2018, et il éclabousse une institution sacrée en Argentine : le football et la formation des très jeunes joueurs, qui serait infiltrée par des pédophiles. Le club d’Independiente, l’un des plus importants du pays, est le premier à être atteint par une série de scandales pédophiles : une demi-douzaine d’adultes sont accusés d’avoir abusé de dizaines de très jeunes joueurs, logés dans des pensions gérées par le club. Ces jeunes recrues viennent souvent de l’intérieur du pays, et sont issues de familles pauvres qui placent en eux leurs espoirs d’une vie meilleure. “Les pédophiles utilisaient ces pensions comme une sorte de bassin où ils pêchaient leurs jeunes victimes”, explique le site de la chaîne américaine ESPN.
L’enquête s’étend à sept autres clubs et découvre une véritable “épidémie”, des centaines de cas similaires. À l’époque, toute la presse argentine s’insurge et s’attend à des répercussions judiciaires d’importance, à des procès en chaîne.
Mais des obstacles ne tardent pas à surgir : “Des fuites dans les médias ont donné le temps aux pédophiles de détruire des preuves. Le téléphone portable d’un suspect a été détruit à coups de marteau. Plusieurs possibles témoins sont morts et la procureure a reçu des menaces.” Les années ont passé et les médias ont arrêté de parler de ces affaires. Finalement, un seul procès a fini par avoir lieu, en 2014, en catimini, avec seulement six condamnés à des peines décevantes.
“Portrait d’une obsession”
C’est l’histoire de ce scandale étouffé qui a intéressé la chaîne états-unienne, plusieurs années plus tard. “Cette enquête a commencé comme une exploration des abus sexuels dans l’institution la plus vénérée d’Argentine [le football]. En chemin, elle s’est transformée en quelque chose de plus : le portrait d’un pays et de son obsession, des enfants qui rêvent d’être champions du monde et des adultes qui échouent à les protéger.”
Au fil de plus de 100 entretiens, du dépouillement de milliers de documents et de la visite d’une douzaine de pensions, ESPN met au jour une absence cruelle de régulation dans le système d’hébergement des jeunes recrues, tant dans les pensions tenues par les clubs que dans d’autres, indépendantes. “Les pensions de football sont les seules institutions qui ont des enfants à leur charge sans qu’aucun organisme ne contrôle ou ne régule ce qui se passe dans chacune d’elles”, a expliqué à ESPN une journaliste d’investigation argentine, Lorena Oliva. Chambres surpeuplées, conditions d’hygiène douteuses, nourriture insuffisante et/ou périmée, violences diverses… Si ces abus ne sont pas la règle, ils existent néanmoins.
“L’Argentine est à la fois unique et fait partie d’un vaste système global, analyse le journaliste d’ESPN. La recherche implacable de jeunes talents dans les sports les plus importants transforme en chemin des enfants en victimes. Sans régulation, souvent menée dans un contexte de pauvreté et de corruption, cette recherche est un terrain fertile pour tous types d’abus. Au Venezuela, un recruteur me disait examiner les dents des jeunes talents comme s’il s’agissait de chevaux. En Chine, des entraîneurs de la NBA disciplinaient les jeunes joueurs en les battant. […] Aux États-Unis, la culture abusive décrite par des patineurs et des gymnastes inclue aussi des crimes sexuels.”
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