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Poncifs suprêmes – Gramsci et la bataille des idées

Chez plusieurs dirigeants de droite, un nom revient comme un mot de passe : Gramsci, qui aurait enseigné qu’avant de gagner les élections, il faut gagner le monde culturel et la bataille des idées. Le théoricien marxiste italien est ainsi devenu, paradoxe savoureux, le maître à penser d’un

  • Chez plusieurs dirigeants de droite, un nom revient comme un mot de passe : Gramsci, qui aurait enseigné qu’avant de gagner les élections, il faut gagner le monde culturel et la bataille des idées.

  • Le théoricien marxiste italien est ainsi devenu, paradoxe savoureux, le maître à penser d’une partie de la droite, au prix d’un contresens presque parfait.

  • Car dans les Cahiers de prison, l’hégémonie n’est jamais une « prise du pouvoir par la culture » : elle reste indissociable de la classe, de l’économie et de la conquête de l’État.

Ce que tout le monde dit

La formule est sur toutes les lèvres : « Avant de gagner la bataille politique, il faut gagner la bataille culturelle. » On la cite comme on brandit un théorème, et on l’attribue invariablement à Antonio Gramsci (1891-1937), fondateur du Parti communiste italien, mort à quarante-six ans des suites de son emprisonnement par Mussolini.

L’idée, telle qu’elle circule, tient en quelques propositions simples. Le pouvoir ne se prend pas d’abord dans les urnes ou par la force, mais dans les têtes. Celui qui domine la culture — l’école, les médias, l’édition, le cinéma — définit le champ du pensable, et donc, à terme, du votable. La conquête politique ne serait que la récolte d’une semence culturelle plantée des années plus tôt. Il faudrait donc investir patiemment les lieux de production des idées pour rendre peu à peu « acceptable » ce qui ne l’était pas.

Cette stratégie a un nom dans les milieux qui s’en réclament : le « gramscisme de droite ». Et des hérauts : le soir du premier tour de la présidentielle de 2007, Jean-Marie Le Pen affirmait déjà avoir remporté « la bataille des idées » ; quinze ans plus tard, Éric Zemmour portait à son crédit la victoire des idéaux conservateurs dans les imaginaires. Le raisonnement est partout. Mais vient-il vraiment de Gramsci ?

L’hégémonie : diriger avant de dominer

Tout commence par un mot central chez Gramsci : l’hégémonie. Dans le langage courant, il évoque vaguement une domination, une emprise. Chez Gramsci, il désigne quelque chose de précis et de bien plus subtil. Une classe ne s’impose jamais par la seule contrainte ; elle règne aussi, et surtout, parce qu’elle obtient le consentement de ceux qu’elle domine, parce qu’elle est parvenue à faire de sa vision du monde le « sens commun » de toute la société. La force seule produit une domination fragile ; l’hégémonie, elle, fait paraître l’ordre établi naturel, évident, presque indiscutable.

De là vient une distinction capitale, que les usages contemporains effacent. Pour Gramsci, une classe est « dirigeante » avant de conquérir le pouvoir, et elle devient « dominante » une fois qu’elle l’exerce. Mais elle doit continuer d’être « dirigeante » pour durer. Diriger, c’est obtenir l’adhésion par une supériorité intellectuelle et morale ; dominer, c’est disposer de l’appareil de coercition. L’hégémonie articule les deux. Sa définition fameuse de l’État ne dit rien d’autre : l’État, c’est la « société politique + société civile, c’est-à-dire hégémonie cuirassée de coercition »[1]. Le mot « cuirassée » dit tout : jamais le consentement culturel ne remplace la contrainte, il la double. Dissocier la culture de la force, c’est trahir Gramsci.

« L’État = société politique + société civile, c’est-à-dire hégémonie cuirassée de coercition. »

Surtout, cette hégémonie n’a pas de sujet flottant. Elle est toujours portée par une force organisée. Reprenant Machiavel, Gramsci appelle « Prince moderne » non pas un homme providentiel, mais le parti politique : la « première cellule où se résument des germes de volonté collective »[2]. Là où le « gramscisme de droite » imagine une diffusion diffuse d’idées dans l’air du temps, Gramsci pense une organisation disciplinée qui forge une classe en sujet politique. La bataille des idées, chez lui, n’est jamais l’affaire de quelques essayistes ou d’une revue : c’est le travail d’un parti qui structure tout un groupe social et le conduit au pouvoir.

Une guerre, pas une conversation

Jamais, donc, Gramsci ne sépare le combat culturel du combat social et politique, et c’est là que le contresens devient flagrant. Sa célèbre distinction entre la « guerre de mouvement » (l’assaut frontal, l’insurrection à la manière des bolcheviks de 1917) et la « guerre de position » (le travail long et souterrain dans la société civile) n’oppose pas la culture à la politique. Elle décrit deux modalités d’une même lutte. Il file la métaphore militaire jusqu’au bout : les institutions de la société civile sont, dans les démocraties modernes, comme « les tranchées et les fortifications permanentes du front dans la guerre de position »[3]. Le travail culturel n’est pas une fin qui rendrait la conquête du pouvoir superflue : c’est le siège méthodique d’une forteresse, l’État, qu’il s’agit bel et bien de prendre.

Gramsci est même explicite sur le danger d’imiter l’adversaire. « Dans la lutte politique, il ne faut pas singer les méthodes de lutte des classes dominantes, sinon on tombe dans de faciles embuscades »[4], prévient-il. L’avertissement, écrit en 1932, vise par avance ceux qui croiraient pouvoir prélever sa stratégie comme une recette transposable d’un camp à l’autre.

Prendre le pouvoir par l’économie

Reste le malentendu le plus profond : on imagine une « bataille culturelle » flottant au-dessus des classes sociales, affaire de récits et de mots. Or, pour Gramsci marxiste, l’hégémonie a toujours une base matérielle, et c’est dans la production que tout se joue. « Si l’hégémonie est éthique-politique, elle ne peut pas ne pas être également économique, elle ne peut pas ne pas avoir son fondement dans la fonction décisive que le groupe dirigeant exerce dans les secteurs décisifs de l’activité économique »[5]. Autrement dit : on ne devient pas hégémonique parce qu’on a de bons arguments, mais parce qu’on occupe une position dirigeante dans l’appareil productif, dont découle ensuite la capacité d’imposer sa culture.

C’est tout le sens de ses pages sur l’« américanisme et le fordisme ». Gramsci y observe, fasciné, comment Ford transforme l’Amérique non par des idées mais par une organisation du travail : la chaîne, la rationalisation, les hauts salaires, jusqu’au contrôle de la vie privée de l’ouvrier. Un nouveau mode de production y engendre « un nouveau type d’homme »[6], de nouvelles mœurs, une nouvelle morale. La culture n’est pas la cause, elle est la conséquence : c’est en réorganisant l’économie productive qu’on façonne, à terme, les consciences. Le « gramscisme de droite », qui veut changer les esprits sans toucher aux rapports de production, prend ainsi l’effet pour la cause, et inverse exactement le raisonnement de Gramsci.

De même, lorsqu’il parle des intellectuels, ces « clercs » censés mener la bataille des idées, Gramsci ne les conçoit pas comme une caste autonome. « Tous les hommes sont des intellectuels, mais tous les hommes n’exercent pas dans la société la fonction d’intellectuels »[7], écrit-il. Et chaque classe qui veut s’élever doit produire ses propres « intellectuels organiques », liés organiquement à elle et à sa place dans la production. L’intellectuel gramscien n’est pas un franc-tireur de la métapolitique : il est l’expression d’une classe en marche vers le pouvoir.

Lire aussi : Gramsci, entre nouvelle droite et ancienne gauche…

L’urne ou le fusil ? Le malentendu décisif

Vient alors la contradiction la plus rarement relevée, et peut-être la plus dirimante. Gramsci est un révolutionnaire. Communiste, léniniste, il ne vise pas à remporter une majorité parlementaire mais à renverser l’ordre bourgeois et l’État qui le protège. Sa « guerre de position » n’est pas une campagne électorale étalée dans le temps : c’est la préparation patiente d’un renversement, le siège qui précède l’assaut. Or la droite qui l’invoque aujourd’hui veut, elle, prendre le pouvoir par les urnes, à l’intérieur du jeu démocratique et constitutionnel. Les deux projets sont, sur ce point, rigoureusement opposés.

Ce qui ne veut pas dire que Gramsci méprise le nombre. Sa réflexion est plus fine qu’un simple rejet de la démocratie. Il critique l’illusion selon laquelle le vote serait la « loi suprême » où chaque opinion en vaudrait une autre. Pour lui, le bulletin n’est que « la manifestation terminale d’un long processus »[8] au cours duquel une avant-garde a patiemment formé et organisé le consentement. Le vote enregistre un rapport de forces déjà construit ailleurs ; il ne le crée pas. À la limite, dans la société qu’il appelle de ses vœux, le consentement serait « actif en permanence », et l’élection deviendrait une sorte d’enrôlement volontaire au service d’un programme, non le rituel par lequel des « citoyens amorphes » délèguent leur pouvoir.

Quand la droite dit « gagnons la bataille culturelle pour gagner ensuite les élections », elle convertit une stratégie révolutionnaire de conquête de l’État en une simple technique de marketing électoral.

On mesure le malentendu. Gramsci voulait préparer les esprits pour rendre possible un changement de régime ; on lui fait dire qu’il faut préparer les esprits pour remporter un scrutin et alterner au gouvernement. Entre les deux, il y a toute la différence qui sépare la révolution de la conquête légale du pouvoir. Précisément la différence que Gramsci, lecteur de Lénine, plaçait au cœur de sa pensée.

Le « gramscisme de droite » : une invention de 1982

D’où vient alors le malentendu ? D’un homme et d’une date : Alain de Benoist, et l’année 1982. C’est dans un texte au titre programmatique, Pour un « gramscisme de droite », issu d’un colloque du GRECE, que le théoricien de la Nouvelle Droite revendique l’emprunt : « Citant Gramsci, nous n’avons cessé de dire que dans les sociétés développées, la conquête du pouvoir politique passe par celle du pouvoir culturel »[9].

L’aveu est précieux, car il montre que la formule attribuée à Gramsci est en réalité une adaptation forgée par un penseur, qui prélève une méthode en la détachant entièrement de son contenu. Gramsci pensait l’hégémonie au service de l’émancipation des « subalternes » et de l’avènement d’une société égalitaire. En faire l’inspirateur d’une reconquête identitaire, c’est retourner sa pensée comme un gant. Le procédé n’a d’ailleurs pas échappé aux spécialistes, qui parlent d’un « improbable gramscisme de droite ». Beaucoup de ceux qui invoquent le nom n’ont jamais lu une ligne de l’auteur. Mais le nom fonctionne comme un talisman, qu’on prononce moins pour transmettre une pensée que pour signaler qu’on est en train de « gagner la bataille des idées ».

Le poncif et le réel

Et si la droite avait, après tout, mis le doigt sur quelque chose de juste ? Il est indéniable que l’idée d’un combat préalable sur le terrain des représentations a une efficacité stratégique, et que les intuitions de Gramsci sur le consentement éclairent puissamment nos guerres culturelles contemporaines. Sur ce point, l’hommage rendu par ses adversaires est involontairement la preuve de sa fécondité.

Mais comprendre Gramsci suppose de ne pas le réduire à un slogan d’état-major électoral. Il était marxiste, léniniste, militant d’un parti, théoricien de la lutte des classes. Son hégémonie était indissociable d’une classe, son combat culturel d’une économie, et sa stratégie d’une révolution. Le citer en oubliant cela, c’est faire exactement ce que le poncif fait toujours : retenir une formule, oublier la pensée. Sur le grand échiquier des idées, Gramsci aura connu le sort des penseurs vraiment puissants : être assez utile pour qu’on le pille, et assez mal lu pour qu’on le trahisse.

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[1] Antonio Gramsci, Cahiers de prison, in Gramsci dans le texte, recueil réalisé sous la direction de François Ricci en collaboration avec Jean Bramant, Paris, Éditions sociales, 1975. Note rédigée vers 1930-1932.

[2] Ibid., « Le Prince moderne ». Gramsci y identifie le « mythe-prince » non à un individu mais au parti politique, « première cellule où se résument des germes de volonté collective ».

[3] Ibid., note sur le passage de la « guerre de mouvement » à la « guerre de position » et l’« hégémonie civile » (1932-1933).

[4] Ibid., note sur la lutte politique et les méthodes des classes dominantes (1932-1933).

[5] Ibid., note sur l’économisme et le concept d’hégémonie (1932-1933).

[6] Ibid., « Américanisme et fordisme » (cahier rédigé en 1934).

[7] Ibid., note sur la formation des intellectuels.

[8] Ibid., note sur le rapport entre nombre, élections et consentement (1932-1933).

[9] Alain de Benoist, Pour un « gramscisme de droite », actes du XVIe colloque national du GRECE, 1982.

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