Le mur de Lutèce est partout. A peine mis au jour sous l’Hôtel-Dieu de Paris, le voici devenu « le rempart de Lutèce gauloise », selon le titre du communiqué diffusé le 23 septembre par le ministère de la culture. Le vestige est remarquable et l’hypothèse sérieuse. Mais sa fonction, sa chronologie précise et les circonstances de son abandon restent à établir. La Ville de Paris rappelle que les recherches à venir pourront compléter les premières interprétations, « ou même les réfuter ».
Cela n’a pas empêché le mur de commencer aussitôt une seconde existence. Diffusé urbi et orbi, il nous ramène déjà aux Parisii, à César, à Vercingétorix et aux origines de Paris. Le mur n’a pas encore livré toute son histoire qu’il est déjà chargé de nous raconter la nôtre.
Voilà le problème : non pas la fouille ni l’importance du vestige, mais le mécanisme qui transforme presque instantanément un fait archéologique en événement historique, comme si les vestiges, devenus « pierres de vérité », pouvaient parler d’eux-mêmes et dispenser l’interprétation du temps de l’analyse. A vouloir faire parler les pierres avant même de les avoir interrogées, l’archéologie ne risque-t-elle pas de renouer avec quelque art divinatoire ?
Le « mur de Lutèce » montre la nécessité de distinguer deux archéologies, également légitimes, mais qui ne poursuivent pas les mêmes objectifs. La première est patrimoniale. Elle identifie, documente, protège, conserve et transmet les vestiges du passé. Sa fonction sociale est essentielle, et c’est l’archéologie la plus visible : un rempart, une tombe, un palais ou un trésor se montrent, se racontent et se médiatisent aisément.
Mais il existe une autre archéologie, qui appartient pleinement aux sciences humaines. Elle ne se définit ni par l’ancienneté ni par la valeur patrimoniale de ses objets, mais par une question : que peut-on comprendre des êtres humains à partir des traces matérielles de leurs actions ? L’archéologie est alors, au sens fort, un art de l’enquête. La fouille en constitue la scène initiale, presque une scène de crime : l’enregistrement doit y être maximal, car le moindre indice peut compter.
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