Vingt-cinq ans de prison. Le nombre d’années qui s’affiche est sidérant. Le verdict résonne moins comme une simple peine judiciaire que comme un avertissement adressé à tous ceux qui, hier encore, croyaient que la révolution tunisienne avait définitivement enterré les réflexes autoritaires de l’État. Et pourtant le procès est arbitraire et Sihem Bensedrine (75 ans), qui vient d’écoper de ce verdict, doit être particulièrement secouée.
Avec la condamnation [pour dépassements et irrégularités dans la gestion des travaux de l’Instance vérité et dignité (IVD), abus de fonctions en qualité d’agent public, de préjudice à l’administration, d’obtention d’un avantage indu ainsi que de faux, usage de faux et détention de documents falsifiés] de Sihem Bensedrine, figure emblématique des droits humains et ancienne présidente de l’Instance vérité et dignité [créée après la révolution tunisienne de 2011, elle a pour objet d’enquêter sur les violations des droits de l’homme commises par le pouvoir tunisien de 1955 à 2013 et de fournir une réparation aux victimes], le régime de Kaïs Saïed franchit un nouveau seuil dans une dérive qui ne cesse de s’accélérer depuis le coup de force institutionnel du 25 juillet 2021 [jour où le président tunisien décida de limoger le gouvernement, de suspendre l’assemblée nationale, de gouverner par décrets et de présider le parquet].
Comment enterrer démocratie et justice transitionnelle
Car il devient de plus en plus difficile de croire à une simple succession de procédures judiciaires indépendantes lorsque les principaux visés sont presque toujours les mêmes : opposants politiques, journalistes, avocats, magistrats, militants des droits humains ou acteurs de la transition démocratique. La justice semble désormais suivre le rythme du pouvoir exécutif, au point que beaucoup s’interrogent sur son autonomie réelle.
Kaïs Saïed avait promis de rendre le pouvoir au peuple. Il semble surtout avoir rendu toute contestation plus coûteuse. Sous couvert de lutte contre la corruption et de restauration de l’État, la Tunisie s’enfonce dans une logique où la répression devient un mode de gouvernement.
Chaque arrestation spectaculaire, chaque procès hautement médiatisé, chaque condamnation exemplaire contribue à installer un climat où la peur prend progressivement la place du débat démocratique.
Le plus inquiétant est peut-être ailleurs. Ce n’est pas seulement Sihem Bensedrine qui est jugée. Ce sont des dizaines de prisonniers politiques qui croupissent dans les prisons. C’est aussi toute l’idée de la justice transitionnelle qui se retrouve dans le box des accusés. Cette justice imparfaite, parfois contestée, avait pourtant un objectif fondamental : faire la lumière sur des décennies de dictature afin que l’arbitraire ne puisse plus jamais redevenir la norme.
La fin de l’exception démocratique tunisienne ?
Aujourd’hui, le paradoxe est cruel. Ceux qui avaient pour mission de documenter les abus du passé deviennent eux-mêmes la cible d’un appareil judiciaire dont les décisions sont dénoncées par de nombreuses organisations de défense des droits humains comme symptomatiques d’un recul de l’État de droit.
Le pouvoir répondra qu’il ne fait qu’appliquer la loi. C’est précisément ce que disent tous les régimes qui concentrent progressivement les pouvoirs entre leurs mains : les textes demeurent, les tribunaux siègent, les audiences se tiennent. Mais lorsque les contre-pouvoirs disparaissent les uns après les autres, la frontière entre justice et raison d’État devient dangereusement floue.
La Tunisie de 2011 faisait figure d’exception démocratique dans le monde arabe. Celle de 2025 ressemble de plus en plus à un laboratoire du retour de l’autoritarisme, où l’on ne ferme plus les médias à coups de décrets mais où l’on use des procédures judiciaires pour épuiser, discréditer et neutraliser les voix dissidentes.
Une démocratie ne meurt pas toujours dans le fracas des chars. Elle peut aussi s’éteindre dans le silence feutré des prétoires, lorsque la peur remplace la contradiction et que la justice cesse d’apparaître comme un rempart pour devenir, aux yeux d’une partie de la société, le prolongement du pouvoir.
Le lourd verdict contre Sihem Bensedrine ne referme pas une page de l’histoire tunisienne. Il en ouvre une autre, plus sombre, où la promesse de la révolution de 2011 semble chaque jour s’éloigner un peu plus, au profit d’un pouvoir présidentiel dont les méthodes suscitent de vives critiques en Tunisie comme à l’étranger.
Reste une question essentielle : combien de temps un État totalitaire peut-il invoquer le peuple tout en réduisant les espaces où ce même peuple peut librement contester, débattre et demander des comptes ? C’est peut-être là que se joue désormais le véritable procès de la Tunisie contemporaine.
Mariages : comment Copenhague est devenue le nouveau Las Vegas
Commentaires (0)
Laisser un commentaire
Aucun commentaire. Soyez le premier !