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Géopolitique

Socotra, l’île convoitée de l’océan Indien

Troisième épisode de notre série d’été « Les îles qui changent le monde ». La géographie commande : une île peut valoir une alliance, une guerre, un empire. Joyau naturel classé au patrimoine mondial, l’île yéménite de Socotra est devenue le théâtre d’une conquête silencieuse

Troisième épisode de notre série d’été « Les îles qui changent le monde ». La géographie commande : une île peut valoir une alliance, une guerre, un empire.

Joyau naturel classé au patrimoine mondial, l’île yéménite de Socotra est devenue le théâtre d’une conquête silencieuse menée par les Émirats arabes unis.

Pistes d’atterrissage, bases, prise de contrôle de l’aéroport : à la croisée du golfe d’Aden et de l’océan Indien, l’archipel illustre la nouvelle course aux points d’appui maritimes.

Socotra est d’abord un miracle de la nature. Posée dans la mer d’Arabie à quelque 350 kilomètres au sud des côtes yéménites et 240 kilomètres à l’est de la Corne de l’Afrique, cette île d’environ 60 000 habitants est si isolée que l’évolution y a façonné un monde à part. Ses arbres au sang de dragon, dont la cime en ombrelle évoque un paysage extraterrestre, en font l’un des écosystèmes les plus singuliers de la planète, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Mais cette beauté préservée ne doit pas masquer une réalité plus brutale : Socotra est devenue l’objet d’une convoitise stratégique qui, peu à peu, la détache de sa souveraineté d’origine.

Une position qui commande deux mers

La valeur de Socotra tient à sa position de sentinelle. L’archipel surveille les abords du détroit de Bab el-Mandeb, ce goulet entre la mer Rouge et le golfe d’Aden par lequel transite une part considérable du commerce maritime mondial — conteneurs asiatiques, pétroliers du Golfe, navires reliant l’Europe à l’Asie via le canal de Suez. Qui s’installe à Socotra et sur les îlots qui l’entourent dispose d’un poste d’observation et de projection sur l’une des artères les plus sensibles du globe.

Les stratèges ne s’y trompent pas : contrôler Socotra et les eaux qui l’entourent, c’est pouvoir surveiller la mer d’Arabie, le golfe d’Aden, le sud de la mer Rouge, le nord de l’océan Indien et toute la Corne de l’Afrique. Dans une époque marquée par les attaques des Houthis contre le trafic maritime en mer Rouge et par la militarisation accélérée de cette région, une telle position vaut de l’or. C’est ce qui explique l’intérêt soutenu que lui portent plusieurs puissances.

La conquête émirienne

Le grand acteur de cette histoire est un État dont on n’attendrait pas qu’il s’intéresse à une île yéménite : les Émirats arabes unis. Tout commence en 2015. Cette année-là, alors que la guerre civile ravage le Yémen et que la coalition menée par l’Arabie saoudite intervient contre les rebelles houthis, un cyclone frappe Socotra. Les Émirats y déploient leurs troupes sous couvert d’aide humanitaire. L’aide se mue en présence, et la présence en emprise.

En juin 2020, le Conseil de transition du Sud, mouvement séparatiste yéménite soutenu par Abou Dhabi, prend par la force le contrôle de l’archipel, évinçant les forces loyales au gouvernement yéménite alors reconnu — un coup de force dénoncé comme tel par Sanaa. Depuis, Socotra est, selon la formule d’analystes de la région, « une possession émirienne en tout sauf le nom ». L’île appartient toujours officiellement au Yémen, mais c’est Abou Dhabi qui y commande.

Socotra appartient toujours officiellement au Yémen, mais c’est Abou Dhabi qui y commande.

Des pistes dans le corail

L’emprise n’a cessé de se renforcer, et les images satellites en gardent la trace. Sur Abd al-Kuri, îlot de l’archipel idéalement placé sur la route maritime reliant l’océan Indien à Bab el-Mandeb, une piste d’atterrissage a été construite, repérée dès janvier 2025 et désormais opérationnelle, capable d’accueillir de gros aéronefs de transport. Une autre piste a été aménagée sur l’île de Samhah. Sur l’île principale, début 2025, la gestion de l’aéroport international de Socotra a été confiée à une société émirienne, provoquant la colère et un mouvement de grève des employés locaux, qui redoutent d’être remplacés.

Ces installations s’inscrivent dans une stratégie d’ensemble. Les Émirats ont patiemment tissé un chapelet de points d’appui autour du golfe d’Aden et de Bab el-Mandeb — ports, aérodromes, bases — de la Corne de l’Afrique au Somaliland, faisant d’un petit État du Golfe une puissance maritime régionale. Socotra en est la pièce la plus méridionale et l’une des plus précieuses. Certaines sources locales évoquent même une présence de renseignement israélienne sur l’archipel, coordonnée avec Abou Dhabi ; ces allégations, relayées surtout par des médias hostiles aux Émirats, sont cependant démenties et doivent être maniées avec prudence.

Ce que Socotra révèle

L’affaire de Socotra éclaire une mutation profonde de la géopolitique contemporaine. Le temps n’est plus seulement aux grandes puissances disputant les océans : des États de taille moyenne, riches et ambitieux, mènent désormais leur propre jeu d’expansion par les îles et les ports. Les Émirats arabes unis, à peine plus peuplés que la Suisse, se sont constitué un empire maritime discret en s’emparant de positions-clés là où l’effondrement d’un État voisin leur en laissait la possibilité. Socotra est le symbole de cette conquête opportuniste : profiter du chaos yéménite pour planter durablement son drapeau sur une terre stratégique.

Pour les Socotris, la rançon est lourde. Leur île, sanctuaire écologique unique au monde, devient un porte-avions naturel, ses pistes éventrant le corail, son aéroport passant sous contrôle étranger, sa population spectatrice d’un destin décidé ailleurs. On retrouve ici la loi qui traverse toute notre série : la valeur d’une île ne se mesure pas à ce qu’elle est, mais à l’endroit où elle se trouve. Et lorsqu’un lieu commande deux mers, il finit toujours par attirer les convoitises — au mépris, le plus souvent, de ceux qui l’habitent.

Prochain épisode : les Açores, le porte-avions de l’Atlantique.

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