Pierre Verluise (P. V.) : Lorsqu’on lit ce recueil de nouvelles, on comprend que le cyber est un nouveau front de la guerre. C’est un peu « l’expérience du front du cyber » ? Serait-ce selon vous une bonne définition : un récit de frontovniki (pour reprendre un terme russe) du cyber ?
Anthony Namor (A. N.) : Dans une certaine mesure, c’est en effet l’angle que nous avons choisi et le sens du titre, « Orages d’octets », qui fait écho à l’œuvre d’Ernst Jünger « Orages d’aciers » (1920). Dans ce récit autobiographique, l’auteur témoignait des combats de tranchées qu’il avait vécus. Il décrivait une guerre née de l’ère industrielle, notamment marquée par un développement fulgurant de l’artillerie. Il ne s’agissait pas d’un nouveau front, mais d’un aspect de la guerre qui a pris une importance majeure, au point de transformer la tactique. De même, nous avons voulu décrire une guère née de l’ère informationnelle, dans laquelle le « cyber » (disons la lutte pour et par les moyens numériques de gagner un avantage sur l’ennemi), n’est pas un front en tant que tel, mais un aspect des combats qui transforme la tactique, c’est-à-dire les objectifs qu’on se fixe pour produire un effet sur l’ennemi, et la manière dont on les atteint. Tout comme la conquête des points hauts du terrain est devenue majeure (elle a toujours été un enjeu) lors de la Première Guerre mondiale pour positionner son artillerie ou ses points d’observation, la conquête des infrastructures matérielles comme logicielles est devenue essentielle pour maîtriser l’information qui permet de décider plus vite ou d’imposer son récit sur le champ de bataille.
L’idée était donc d’incarner cette réalité au travers de récits de fiction, pour sortir des écrits théoriques et sensibiliser le plus grand nombre.
Une autre inspiration de Jünger a peut-être été de trouver dans ces combats une forme d’aventure, de sport, sans bien sûr en nier le drame. Mais le parallèle s’arrête là : à l’inverse des frontovniki, nous n’avons pas vécu ce que nous écrivons. C’est un exercice de fiction, ancré dans le présent et ses développements, visant à réfléchir aux évolutions nécessaires à la victoire de demain.
Dans cette guerre cyber, les civils sont en première ligne, souvent sans le savoir.
Bertrand Boyer (B. B. ) : Le terme de frontovniki est séduisant, mais il contient un paradoxe que nous essayons justement d’effacer dans le livre. Dans l’imaginaire militaire, le combattant cyber est l’inverse du frontovnik, c’est un opérateur à distance, loin du danger physique. Ce que l’on souligne avec Anthony c’est que cette vision est aujourd’hui dépassée, ce que nous montre l’Ukraine et que nous projetons en 2042, c’est au contraire le retour du combat au contact. C’est l’arrivée massive de ces technologies au cœur même de la bataille. Cette dimension du conflit n’est plus une strate stratégique mais bien une composante essentielle de l’action du niveau tactique. Le cybercombattant revient à portée de drones, d’artillerie, parce que son émission électromagnétique le trahit et que son action doit être synchronisée avec la manœuvre. Au-delà, il y a également un nouveau front qui lui n’a ni arrière ni ligne de démarcation : celui des perceptions. Le smartphone du soldat, la page Facebook de sa compagne, le panneau d’affichage d’une ville assiégée deviennent des terrains de lutte. Dans cette guerre, les civils sont en première ligne, souvent sans le savoir.
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