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Mésinformation climatique, qui est responsable ?

Lorsque sur un plateau TV un climatologue entend un journaliste dire que les scientifiques « n’ont pas été assez clairs » sur le changement climatique, il a le droit de s’énerver. Mais alors, qui accuser de la désinformation sur le climat ?

Mésinformation climatique, qui est responsable ?
HaitiCreoleRadio.com

La réplique a fait le tour des réseaux numérique. Vous les climatologues, « vous n’avez pas été convaincants », lance à Christophe Cassou un journaliste de BFM-TV. Et Cassou de rétorquer « C’est assez honteux ce que vous dites. C’est inadmissible. »

Ce n’est là qu’un exemple d’échanges parfois vifs sur le même thème. Curieusement, des scientifiques battent leur coulpe. Comme le politiste François Gemenne qui accepte l’accusation de l’éditorialiste.

Au-delà de l’indignation il est nécessaire d’aborder ce sujet crucial avec méthode. Ne pas répondre correctement à la question serait s’interdire de se demander pourquoi nos démocraties politiques n’ont pas été capables de prendre des décisions dont le GIEC montre depuis 1990 qu’elles peuvent et surtout doivent faire face à la menace climatique. C’est d’autant plus sérieux qu’une analyse, même sommaire, de cette situation conduit à des interrogations profondes sur la démocratie.

Chacun son métier

Commençons par le début. Qui est responsable de l’information des citoyens sur un sujet à forte composante scientifique et technique ? Pour répondre correctement à la question, il suffit de s’interroger sur… les métiers de chacun. Ainsi que sur les bases d’une société démocratique.

Le métier des climatologues est de comprendre le fonctionnement du climat et de prévoir son évolution en raison de la perturbation qu’y introduisent nos émissions massives de gaz à effet de serre. Alertés par leurs résultats, dans les années 1980 les gouvernements leur ont demandé, en outre, de produire une expertise des causes du changement climatique, de ses conséquences et des moyens disponibles de l’atténuer et de s’y adapter. C’est le travail du GIEC (le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), fondé en 1988, et dont le premier rapport date de 1990, base de la Convention Climat de l’ONU en 1992.

Les climatologues ont été rejoints par d’autres scientifiques, ingénieurs et universitaires pour comprendre et prévoir les conséquences de cette évolution pour nos sociétés et les écosystèmes puis d’exposer ce qui est connu des actions possibles pour atténuer cette menace et s’y adapter pour sa part inéluctable. Cela définit les groupes 1, 2 et 3 du GIEC qui ont pour tâche de transformer la production scientifique mondiale sur ces sujets en expertise publique délivrée aux décideurs et aux citoyens.

Responsabilité des dirigeants politiques

Est-ce le travail de ces scientifiques d’assurer la transmission de cette expertise à la société ? Non. Tout simplement parce que ce n’est ni leur métier, même si certains d’entre eux s’y sont attelés avec vigilance et compétence, ni leur responsabilité dans une société démocratique. Cette transmission, c’est le métier et la responsabilité sociale de la presse, donc des journalistes et des directions de journaux pour le court terme. Et de l’enseignement scolaire sur le moyen et long terme.

Cette transmission relève également de la responsabilité sociale des dirigeants politiques. Ces derniers sont d’abord responsables de l’assimilation de l’expertise produite par eux-mêmes - ils ont pour cela l’aide des corps techniques d’Etat et je ne connais pas de scientifique qui ait refusé de consacrer tout le temps nécessaire à cette assimilation. Un dirigeant politique incapable d’assimiler un rapport du GIEC avec ces aides est tout simplement incapable d’assurer la fonction à laquelle il prétend, surtout s’il est au pouvoir. En outre, ils portent une grande part de responsabilité pour convaincre les citoyens qu’ils doivent faire confiance aux scientifiques. Une responsabilité de facto parce que, nous disent les sociologues, lorsque des dirigeants politiques mettent en doute la probité ou la compétence des experts, ils convainquent facilement leurs électeurs de faire de même - par exemple lorsque les dirigeants d’extrême-droite ont longtemps accusé les climatologues et le GIEC « d’exagérer », disait Bardella, d’être « toujours alarmistes » disait Marine Le Pen encore en 2023.

Le B et A BA de la démocratie

Que la presse et les dirigeants politiques soient en responsabilité de transmettre une expertise scientifique publique aux citoyens, c’est tout simplement… le fonctionnement normal d’une démocratie. Personne n’imagine qu’une démocratie puisse fonctionner sans une presse libre, indépendante et capable d’exposer la marche du monde aux citoyens. Personne n’imagine qu’une démocratie puisse fonctionner correctement si les enjeux et les décisions ne sont pas exposés et proposés aux citoyens par les dirigeants politiques qui sollicitent leurs votes pour accéder au pouvoir et mettre en œuvre ces décisions.

Dans ce B et A BA de la démocratie, les scientifiques ont la responsabilité de produire connaissances et expertises, ils n’ont pas celle de la transmettre aux citoyens. La seule chose qu’on peut leur demander, c’est d’y contribuer, et dans l’ensemble ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient faire à cet égard. Aucun scientifique ne peut obliger un député, un ministre, un Président de la République à l’écouter, il peut seulement répondre à sa demande d’explication si elle existe.

D’ailleurs par quelle opération du Saint-Esprit, les scientifiques auraient-ils les moyens de cette transmission ? Est-ce que les climatologues décident des programmes télévisés ?, des programmes scolaires ?, des articles des éditorialistes ?, des contenus des discours politiques ? Non, tout cela relève du pouvoir de décision des journalistes, des directions de journaux, des pouvoirs politiques, des dirigeants politiques.

En résumé, pour que cette transmission se fasse correctement, il faut simplement que chacun exerce son métier et sa responsabilité sociale et politique correctement.

Rasoir d’Occam

La presse a-t-elle correctement fait son travail sur le sujet ? Certains journaux et certains journalistes oui, d’autres non. Les raisons pour lesquelles tel journal ou tel journaliste a mal informé ou désinformé sciemment sont diverses. Incompétence, irresponsabilité sociale, soumission à des décisions éditoriales guidées par la course à l’audimat, la fréquentation d’un site web ou la vente de papier, voire participation à des opérations de désinformation délibérées.

Prenons un exemple extrême avec un Pascal Praud. Personne ne peut savoir si ce journaliste est d’une telle ignorance qu’elle expliquerait les âneries qu’il profère sur le sujet ou s’il sait très bien qu’il ment. Il faudrait être dans sa tête pour le savoir. En revanche, deux éléments sont disponibles. Un, il perçoit des revenus d’environ 20 fois supérieurs à ceux d’un journaliste faisant correctement son métier sur le changement climatique dans un quotidien national. Deux, il est l’employé d’un milliardaire d’extrême-droite, Vincent Bolloré, dont les intérêts financiers et idéologiques sont en contradiction totale avec une politique climatique efficace. Le rasoir d’Occam incline à penser que c’est de ce côté qu’il faut chercher une explication.

Médias mainstream

Praud est un exemple extrême de négationnisme climatique. Mais souvenons-nous qu’en 2010, vingt ans après le premier rapport du GIEC, des médias mainstream comme France-2 (David Pujadas), Le Point, Arte, l’Express et bien d’autres ont déroulé le tapis rouge devant les négationnistes Claude Allègre, Vincent Courtillot qui mentaient grossièrement sur les sciences du climat et diffamaient les climatologues comme Jean Jouzel.

Mais allons un peu plus profond dans les défauts de la transmission. La presse dite « de qualité » - quotidiens nationaux, radio et TV publiques… - a-t-elle fait correctement son métier ? Pour le savoir, il ne faut pas se tourner vers les journalistes spécialisés en sciences qui ont dans l’ensemble fait ce qu’ils devaient faire. Le Monde, Libération, France Inter… les archives montrent nombre d’articles ou de paroles qui font, plus ou moins bien, la transmission de l’expertise du groupe 1 du GIEC. En revanche, pour ce qui concerne le groupe 2, et surtout le groupe 3 (ce qu’il faudrait faire), c’est assez mauvais, dès le haut du panier.

Les services économiques, sociétés… et surtout les directions de rédaction ont été incapables de s’appuyer sur le travail du GIEC pour informer correctement. Personnellement, en 20 ans de travail à Libération, je n’ai jamais vu un journaliste du service économie, ou un rédacteur en chef, lire ne serait-ce que quelques pages des rapports des groupes 2 et 3 du GIEC. Durant plus d’un quart de siècle, les pages économiques ont loué la croissance de la production des énergies fossiles, de la construction automobile, du trafic aérien… sans presque jamais s’interroger sur les liens avec le changement climatique. Qu’il s’agisse de ses dimensions sociales (les inégalités de revenus, l’incompatibilité de la publicité commerciale avec la sobriété nécessaire, la réflexion sur les mécanismes du capitalisme liés à la trajectoire des émissions de gaz à effet de serre…) ou technologiques, cet aspect du changement climatique a été très peu, et très mal, traité. Dès lors, il n’est pas étonnant que le débat public sur les politiques à mettre en œuvre soit si pauvre, comme l’a montré celui sur la climatisation lors de la canicule.

Et les citoyens ?

Quant aux dirigeants politiques, quels sont ceux qui ont fait face avec responsabilité et compétence à ce dossier ? L’extrême droite a voulu discréditer les scientifiques et le GIEC durant 30 ans… pour ne s’y rallier que lorsque ses électeurs suffoquaient lors de la dernière canicule. Les gouvernements de droite et de gauche plus écologistes ont beaucoup parlé et peu réalisé. Au total, la France est encore un pays fortement émetteur de gaz à effet de serre, sauf pour sa production d’électricité - mais on le doit à la décision de construire un parc nucléaire en 1974, 1979 et 1981 et non pour des raisons climatiques. La canicule de juin 2026 vient de prouver à quel point la population a souffert de l’impréparation à l’adaptation nécessaire à des vagues de chaleur prévues depuis 1990. Il serait faux d’écrire que rien n’a été fait, il est juste d’écrire que ce fut très insuffisant.

Reste un dernier point, crucial. Dans une démocratie, ce sont les citoyens qui sont censés décider qui gouverne et pour quoi faire. Ce qui précède incline à penser qu’ils ont été mal informés, voire trompés. Une enquête d’opinion montre ainsi que les électeurs d’extrême droite sont les plus sensibles aux discours climatosceptiques. Mais il serait inconséquent de les tenir quitte pour autant. Une démocratie ne peut fonctionner correctement si les citoyens se contentent de suivre passivement les discours qu’ils entendent. Personne n’est obligé de se brancher sur Cnews tous les jours ou d’approuver n’importe quelle ânerie d’un dirigeant politique. Exercer correctement non son métier mais son pouvoir de citoyen suppose une participation démocratique dont la base est l’effort pour s’informer le mieux possible. Le démagogue demande aux citoyens de le suivre, le dirigeant politique responsable lui demande de réfléchir.

Accuser les scientifiques de n’avoir été « pas convaincants » est donc plutôt une très mauvaise piste pour expliquer tant la mauvaise information des citoyens que l’impréparation du pays à la canicule qui vient de le frapper. Quant aux raisons profondes qui expliquent la trajectoire mondiale des émissions de gaz à effet de serre, en voici une synthèse rapide.

Sylvestre Huet

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