Aujourd’hui, je décide de m’offrir une bouffée d’hindouisme à Pashupatinath. Le site hindou le plus sacré du Népal déploie un vaste ensemble de temples et de monuments enrichi au fil des siècles autour d’un sanctuaire bien plus ancien, dont l’actuel temple principal remonte à la fin du XVIIe siècle. L’encens flotte dans l’air. Les cloches résonnent. Des singes bondissent d’un arbre à l’autre, tandis que des sadhus vêtus d’habits éclatants prennent place parmi des sanctuaires et des statues drapés de guirlandes de fleurs en demandant l’aumône. Ces ascètes ont renoncé aux plaisirs terrestres, mais pas à celui de se faire photographier contre quelques roupies.
Pashupatinath, la petite Bénarès
Les scènes les plus bouleversantes se déroulent le long de la rivière sacrée Bagmati, où ont lieu les rites funéraires et les crémations. Après avoir été portés au bas de longs escaliers de pierre et aspergés d’eau du fleuve, les corps enveloppés de linceuls orange sont consumés dans le crépitement des flammes, sur les bûchers. Une épaisse fumée monte vers le ciel, tandis que les cendres se dispersent dans l’air et dans la rivière en retournant à l’univers.
Le lendemain, pour mesurer l’étendue de Katmandou, rendez-vous à Swayambhunath, magnifiquement installé au sommet d’une colline. C’est l’endroit idéal pour prendre ses repères, à la fois géographiques et culturels. Un long escalier raide débouche sur le plus ancien monument bouddhique de la vallée. Là, hindous et bouddhistes se côtoient dans un même élan de dévotion autour du grand stupa. Swayambhunath est entouré d’une profusion de sanctuaires et d’objets votifs, dont beaucoup furent offerts au fil des siècles par des rois et des nobles en quête de mérite. Par temps dégagé, le site offre une vue spectaculaire sur la ville, tandis que le complexe religieux fourmille de pèlerins et de singes, ce qui lui vaut le surnom de “temple des Singes”.
Sous les yeux de Bouddha
Bodnath impose sa masse blanche au cœur du quartier tibétain de la capitale. Autour du grand stupa, haut de 40 mètres, règne une ferveur religieuse fascinante. À son sommet, une pyramide dorée à treize degrés, symbolisant les treize étapes vers l’éveil, couronne le monument. Sur les quatre faces dorées, les yeux mi-clos du Bouddha veillent avec sagesse. Ces yeux qui vous dévisagent semblent dire : Bouddha voit tout, Bouddha sait tout, mais Bouddha ne parle pas.
Tout autour du sanctuaire, les drapeaux de prières colorés dispersent dans le vent leurs formules sacrées. De vieilles femmes tibétaines, magnifiques dans leurs robes traditionnelles et leurs tabliers rayés noués à la taille, avancent lentement dans le sens des aiguilles d’une montre. Peau burinée, chapelet à la main, elles font tourner les moulins à prières, murmurent des mantras, puis recommencent. Le mouvement est simple, obstiné, hypnotique. Il finit par happer même les plus distraits. Depuis l’invasion chinoise du Tibet, en 1959, le Népal, comme l’Inde, est devenu un lieu de vie pour de nombreux Tibétains en exil. On les voit ici, comme bien d’autres pèlerins bouddhistes, accomplir la kora, c’est-à-dire la circumambulation rituelle autour du monument. Certains la poussent jusqu’à la prosternation complète, se relevant et se rabaissant à chaque pas.
Sur le toit du monde
Pour embrasser le site d’un regard, les terrasses offrent un point d’observation idéal. On s’y attarde devant une assiette de momo [raviolis] brûlants, en observant la lente marée des fidèles. C’est là que je rencontre Norbu, un sherpa installé dans le quartier. Dans l’usage courant, le mot “sherpa” est souvent employé à tort pour désigner un porteur qui accompagne les trekkeurs. Cette confusion s’explique par le rôle majeur joué par de nombreux sherpas dans l’histoire de l’alpinisme himalayen. Mais c’est oublier qu’ils sont d’abord une communauté montagnarde. Venus du Tibet au XVIe siècle, ils se sont établis au pied de l’Everest (8 848 m), dans la région du Solukhumbu. Beaucoup sont devenus guides, porteurs d’altitude ou chefs d’expédition ; d’autres vivent aujourd’hui à Katmandou et travaillent dans des agences de trekking. Norbu fait partie de ces derniers.
En regardant les pèlerins faire tourner les moulins à prières, Norbu m’explique que le bouddhisme et l’alpinisme sont étroitement liés. Face aux yeux de Bouddha, il parle de la montagne comme on parle d’une présence. Chomolungma, l’Everest, en tibétain, reste pour lui la montagne sacrée. “Avant de partir en trek, on se fait bénir par des lamas ; puis, tout au long du voyage, on la respecte, et surtout on prie pour qu’il ne nous arrive rien.” Dans sa bouche, l’alpinisme cesse un instant d’être une affaire de performance. Nous rions un moment. Je lui dis que, moi aussi, je ferais bien une prière pour le bon déroulement de mon séjour : “Katmandou, je suis venue à toi, je t’en prie, aime-moi.”
Laos (1/3). Escapade à Luang Prabang
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